La plupart des dessinateurs qui expérimentent la composition de page le font au prix de la lisibilité : la page devient une énigme et le récit s'arrête. Bruno Redondo fait l'inverse. Ses pages les plus audacieuses formellement sont aussi les plus faciles à suivre, et cette combinaison est assez rare pour justifier à elle seule de retenir son nom.
Précision utile : on parle d'omnibus VO, les éditions américaines en anglais, pas des rééditions traduites publiées en France.
Son étagère ici est courte et d'une régularité inhabituelle. Il n'y a pas de passage faible dessus.
Reconnaître une page de Redondo
La composition comme récit, pas comme ornement. Il construit des pages qui font quelque chose : un plan continu unique sur tout un épisode, des cases qui partagent un même fond, des séquences où l'espace entre les cases porte lui-même du sens. La technique sert toujours la scène au lieu de s'annoncer.
Un trait net, un poids réel. Ses figures sont dessinées avec une clarté qui paraît simple et ne l'est pas. Rien n'est caché dans l'ombre ou le rendu. Quand un personnage retombe d'une hauteur, le dessin vous dit ce que cela coûte.
Le langage du corps plutôt que le rendu du visage. Il caractérise par la posture. Dick Grayson est reconnaissable en silhouette à sa façon de se tenir, et c'est un choix délibéré sur un personnage défini par le mouvement.
Une couleur pensée dans le dessin. Ses pages sont construites pour être colorées vivement, et c'est pourquoi son travail ne ressemble en rien au style maison boueux qui a dominé le comic de super-héros pendant vingt ans.
Le run principal : Nightwing
Nightwing by Tom Taylor Omnibus Vol. 1-2, 1 248 pages, réunit le run en un ensemble, et 1 248 est exactement la somme des deux volumes séparés : l'ensemble contient tout, ce n'est pas une sélection.
C'est le travail à posséder. Il contient l'épisode dessiné comme un seul plan continu ininterrompu, la construction de page la plus commentée du comic de super-héros de sa décennie, et ce n'est pas un tour de force gratuit : la technique existe parce que le récit parle d'un homme en mouvement constant dans une ville qu'il aime.
L'écriture est traitée dans le guide Tom Taylor. C'est le duo qui fait fonctionner le run ; aucune des deux moitiés ne l'explique seule.
Les années Injustice
Injustice: Gods Among Us Omnibus Vol. 1-2, 2 048 pages, et Injustice 2 Omnibus, 920 pages, sont là où il a fait le travail de volume qui a bâti le métier.
Ce sont des comics d'abord numériques produits à un rythme éprouvant, et le fait intéressant est que le dessin ne se dégrade jamais. Redondo est l'ancrage visuel d'une masse énorme de matériel impliquant beaucoup d'autres mains, et c'est cette constance qui a rendu la ligne lisible. Comme récit, c'est une tragédie sur Superman devenu dictateur ; comme démonstration d'endurance professionnelle, c'est remarquable.
L'étagère complète, avec ce qui peut être acheté à un moment donné en premier, est sur la page Bruno Redondo.
Par où commencer
Une seule recommandation : Nightwing by Tom Taylor Omnibus Vol. 1-2, l'ensemble plutôt qu'un volume isolé. Il n'exige rien de vous, c'est le comic de super-héros grand public le mieux dessiné de ces dernières années, et l'épisode en plan continu justifie à lui seul la place sur l'étagère.
Si vous préférez voir d'abord le travail de volume, Injustice: Gods Among Us Vol. 1-2 est une lecture bien plus lourde qu'une adaptation de jeu vidéo n'a le droit de l'être.
Pour qui cette étagère n'est pas faite
La clarté qui le définit est aussi ce dont certains lecteurs ne veulent pas. Il n'y a ici ni rugosité, ni trait griffé, ni ombre qui fait le travail. Ses pages sont lumineuses et lisibles, et si vous associez le sérieux à l'obscurité elles vous paraîtront légères. L'étagère est aussi courte : deux projets, pour l'essentiel, ce qui laisse moins à explorer que chez les dessinateurs plus anciens de ces rayons.
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