Dans les discussions sur la comics américaine, quand quelqu’un demande quelle est la meilleure BD de super-héros jamais écrite, ce sont toujours les mêmes titres qui reviennent : Watchmen, Le Retour du Chevalier noir, Sandman. Et puis il y a un autre titre que tout le monde ne met pas dans cette liste, mais que les lecteurs avertis y incluent : la saga du Phénix Noir. Elle figure dans Uncanny X-Men by Claremont Omnibus Vol. 2. Et c'est probablement le summum absolu de la comics de super-héros grand public du XXe siècle.
Quel est le contexte ?
Au début de ce volume, Chris Claremont écrit déjà X-Men en solo depuis 5 ans. Il avait repris le titre en 1975 sous forme de recueil de rééditions, l’avait repensé avec Dave Cockrum (en introduisant Storm, Nightcrawler, Colossus) et en avait fait un succès critique. Le premier volume de l’omnibus couvre cette période initiale.
C'est dans ce deuxième volume qu'intervient le changement majeur : John Byrne rejoint la série en tant que dessinateur. Byrne était déjà un nom respecté chez Marvel, mais son arrivée chez X-Men a donné naissance à une alchimie créative que les deux auteurs n'ont jamais retrouvée avec personne d'autre. Pendant trois ans, ils ont écrit et dessiné ensemble ce qui est considéré comme l'une des meilleures séries de la comics américaine.
La saga du Phénix noir
La saga du Phénix Noir s'étend sur environ 10 numéros, initialement publiés entre 1979 et 1980. Elle est l'aboutissement d'années passées à semer des indices sur Jean Grey, ses pouvoirs et l'entité cosmique Phénix qui l'avait possédée dans des sagas précédentes.
Le scénario est le suivant : Jean Grey a absorbé la force du Phénix et est devenue l'une des entités les plus puissantes de l'univers. Un groupe de mutants, le Hellfire Club, tente de manipuler ses émotions pour en faire une arme. Sous la pression psychique, Jean perd le contrôle. Elle devient le Phénix Noir, détruit un système solaire entier et tue 5 milliards d'extraterrestres.
Les Shi'ar, l'empire galactique qui gouverne cette partie du cosmos, la jugent et la condamnent à mort. Les X-Men doivent choisir : se battre pour défendre leur camarade, ou accepter que Jean n'est plus Jean et qu'elle doit être arrêtée. Jean prend la décision à leur place. À la fin de l'arc narratif, elle active une arme Shi'ar qu'elle a elle-même préparée et se suicide pour protéger l'univers d'elle-même.
C'est l'une des scènes les plus bouleversantes de la comics de super-héros. Et c'est réel : Jean Grey est restée morte dans la continuité officielle pendant des années (jusqu'à ce que Marvel la ressuscite dans les années 80, affaiblissant ainsi l'impact initial de son sacrifice).
Days of Future Past
L'autre arc narratif clé du volume est Days of Future Past (2 numéros, publiés en 1981). Le scénario a été adapté au cinéma : dans un futur dystopique où les mutants sont confinés dans des camps de concentration, Kitty Pryde envoie sa conscience dans le passé pour empêcher l'assassinat du sénateur Kelly qui a déclenché la persécution.
L'histoire a un impact narratif incroyable, mais aussi un impact structurel : elle invente le genre du voyage dans le temps dans les super-héros. Avant Days of Future Past, les voyages dans le temps étaient des artifices de science-fiction. Par la suite, ils sont devenus un outil narratif central de la comics de super-héros moderne.
Claremont et Byrne résolvent une histoire épique en deux numéros. Pas deux volumes, pas dix parties : deux numéros. C'est une leçon d'économie narrative dont peu de scénaristes modernes tirent parti.
Présentation de Kitty Pryde
Le volume comprend également les numéros où est présentée Kitty Pryde, une adolescente juive dotée du pouvoir de traverser les objets solides. Claremont l'utilise comme point de vue du lecteur : Kitty est jeune, peu sûre d'elle, en décalage parmi les adultes chevronnés de l'équipe, et sa perspective permet au lecteur de voir les X-Men d'un œil nouveau.
Kitty allait devenir l'une des protagonistes les plus appréciées de l'univers mutant. Son introduction dans ce volume en est la principale raison.
Le dessin de John Byrne
Si l'écriture de Claremont est l'âme de cette série, le dessin de Byrne en est le corps. Ses pages de cette période sont considérées comme l'apogée absolue de sa carrière. Byrne dessine avec une clarté de composition que peu d'artistes de comics grand public atteignent : chaque case a un objectif narratif clair, chaque geste est lisible, chaque arrière-plan apporte de l'information.
Les visages de Byrne dans ce volume sont particulièrement mémorables. Jean Grey, possédée par Phoenix, a une expression qui change subtilement au gré de sa détérioration mentale. Cyclope semble fatigué dans chaque scène. Les moments de silence entre les personnages ont plus de poids que les combats. C'est une leçon de narration visuelle.
Contenu de l'omnibus VO
Le volume rassemble l'intégralité du bloc Claremont-Byrne dans Uncanny X-Men : les numéros qui introduisent Kitty, la saga complète de Phoenix Noir (y compris les numéros précédents qui en plantent les graines), Days of Future Past, et la fin de la collaboration lorsque Byrne quitte la série pour rejoindre Fantastic Four.
Ce sont 912 pages de matériel historique de la comics américaine. Il comprend les couvertures originales, des biographies éditoriales, du matériel de préproduction et du contexte historique.
Points faibles honnêtes
Le volume comprend quelques numéros de remplissage de la fin de la période, lorsque Byrne avait déjà commencé à quitter la série. Ces numéros ne sont pas au même niveau que le summum de la série. Mais ils sont minoritaires.
Et le style narratif de Claremont à cette époque est dense : beaucoup de monologues intérieurs, beaucoup d’explications sur les pouvoirs, beaucoup d’informations par case. Parfois, les bulles de texte prennent trop de place visuelle. C’est une caractéristique de la comics des années 80 qu’il faut accepter comme telle.
Verdict
C'est une lecture incontournable. Si vous considérez que la comics de super-héros peut être de la littérature sérieuse, ce volume en est probablement la meilleure preuve qui soit. La saga de la Phoenix Noire soulève de véritables questions éthiques (peut-on blâmer quelqu’un pour des actes commis sous l’emprise d’une manipulation ?), Days of Future Past utilise le genre pour parler du totalitarisme, et l’ensemble constitue le moment où les X-Men sont passés d’une équipe mineure à la franchise la plus importante de Marvel.
Si vous n’avez jamais lu cet arc narratif, il vous manque l’une des expériences fondamentales de la comics américaine. Et si vous l’avez déjà lu en format TPB, l’omnibus est l’édition définitive : grand format, illustrations restaurées, contenu intégral sans coupures.
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